mar 05 2008

L’agriculture naturelle ou l’art du non-agir

Est-ce qu’il vous est déjà arrivé de vous demander comment les paysans cultivaient les terres il y a 1000 ou 2000 ans où même, il y a un siècle, loin de toute la mécanisation actuelle, en l’absence de pesticide et encore plus loin des OGM ? Ne sommes nous pas allés un peu trop loin dans cette course engagée après la seconde guerre mondiale à la recherche de l’autosuffisance alimentaire ? Suite à une lecture récente, on vous propose une petite introduction à l’agriculture naturelle qui esquisse une alternative à nos modes de production agricole contemporains.

L‘agriculture naturelle1, est une méthode de production destinée à stopper les ravages de cette agriculture qu’on dit moderne. Elle a été développée par un paysan-agronome japonais, Masanobu Fukuoka, pendant plus de 40 ans et la méthode, en apparence, est simple : pas de labour, pas de pesticide, peu de désherbage et surtout, on tire parti de ce que la nature apporte spontanément.

 

Révolution d’un seul brin de paille, Masanobu FukuokaDans l’un de ses ouvrages, La révolution d’un seul brin de paille (Ed. Guy Trédaniel), Masanobu Fukuoka explique qu’il n’a pas labouré la terre de ses champs depuis 25 ans mais que leur rendement est comparable sinon meilleur que ceux des fermes japonaises productivistes (il cultive du riz, de l’orge, mais il a également des vergers, un potager…).

 

 

« Mes champs sont peut-être les seuls au Japon à ne pas avoir été labourés depuis plus de vingt ans, et la qualité du sol s’améliore à chaque saison. J’estime que la couche supérieure riche en humus, s’est enrichie sur une profondeur de plus de douze centimètres durant ces années. Ce résultat est en grande partie dû au fait de retourner au sol tout ce qui a poussé dans le champ sauf le grain.» M. Fukuoka

Son agriculture, qu’il appelle très justement agriculture naturelle, répond à 4 grands principes :

Pas de labour

Quand on parle de travail du sol, immédiatement l’image du travail mécanique ou manuel du sol vient à l’esprit. Cependant, le travail du sol c’est aussi le travail des racines des plantes, le travail des micro organismes qui décomposent la matière organique, le travail des vers de terre qui, sur une parcelle d’un hectare, représentent en masse le poids de deux bœufs et retournent la terre, participant à sa structuration en permanence.
Les labours profonds perturbent l’activité des micro organismes anaérobies (ceux résidant en profondeur et ne consommant pas d’oxygène) et aérobies (ceux de la superficie qui doivent disposer d’oxygène pour vivre). De plus ces labours provoquent une minéralisation rapide de l’humus stocké en profondeur. Bien sûr, on s’imagine mal un semis ‘nu’ à même le sol. L’absence de labour s’accompagne de deux mesures :

  • Une nécessité de conserver une couverture permanente du sol, qu’il s’agisse d’engrais vert, de mulch (matériau végétal mort constituant un ‘tapis’ protecteur).

  • Le semis de graines ‘protégées’ : les graines sont humidifiées et roulées dans de la poudre d’argile pour former une boule avant ’semis direct’, ce qui les protège de l’extérieur. Lorsqu’un épisode pluvieux viendra humidifier la graine ainsi protégée, la levée de dormance aura lieu et la germination pourra commencer.

Pas d’engrais

La terre n’est pas un support minéral, inerte. Elle abrite des centaines de millions de micro organismes qui ne sont pas là sans raison. Ceux ci peuvent travailler de manière optimale et enrichir la terre s’ils ne sont pas perturbés par des apports extérieurs. Les engrais possèdent de nombreux effets pervers, et ne respectent pas la physiologie et la vitesse de croissance des végétaux. Si on augmente leur vitesse de croissance, ils se trouvent fragilisés et donc plus sensibles aux maladies et insectes, d’où la nécessité de recourir à une protection extérieure artificielle. De plus, les engrais ne se contentent souvent que d’apporter des composants majeurs (NPK) en négligeant les éléments secondaires (oligoéléments) qui sont pourtant nécessaires à la plante. Pour cultiver sans engrais, il faut toutefois pratiquer le retour à la terre des parties de la plante inutilisées après la récolte. En effet la plante s’insère dans un cycle et si celui ci est rompu par une exportation intégrale de la plante, le terre finira par se fatiguer.

Pas de pesticides

Les pesticides chimiques posent de nombreux problèmes, mis en lumière depuis de nombreuses années : bioaccumulation et concentration des résidus le long de la chaine alimentaire, induction d’une sélection d’insectes résistants aux traitements nécessitant des épandages toujours plus fréquents, pollution de l’eau et de l’air…
En réalité les déséquilibres induits par les grandes monocultures intensives sont une aubaine pour les ravageurs qui trouvent là les conditions optimales pour leur reproduction et leur alimentation. Dans les système agricoles moins intensifs de polyculture, respectueux des écosystèmes, un certain équilibre s’établit, et la population de ravageurs est auto régulée car ces ravageurs ne sont que le maillon de la chaine alimentaire, qui est respectée dans ce type de système. Les haies, mares et autres refuges permettent aux auxiliaires (les ‘prédateurs’ des ravageurs) de jouer leur rôle. Une rotation judicieuse des cultures et une association intelligente des cultures dans le temps permet bien souvent à la population de ravageurs de rester sous le seuil de nuisance réel (si l’on tient compte de l’énergie utilisée pour la lutte).

Pas de sarclage

Existe il vraiment des mauvaises herbes ? Une couverture du sol est toujours bénéfique. Les mauvaises herbes possèdent des racines qui pénètrent le sol, l’aèrent, l’ameublissent et l’enrichissent. L’observation est de mise : les mauvaises herbes peuvent être d’excellents indicateurs à différents titres (état du sol, type de culture favorable sur cette parcelle…). Lorsque les mauvaises herbes posent des problèmes réels, il convient de les éliminer grâce à d’autres herbes qui les concurrencent plutôt que de gaspiller de l’énergie à les arracher à la main. Comme pour les ravageurs, les équilibres entre les différentes espèces viennent réguler les débordements.

(D’après le site http://www.rama.1901.org/ev/permaculture.htm)

L‘Homme moderne se met tout seul dans son cercle vicieux. Ainsi, M. Fukuoka montre que l’Homme, au lieu d’écouter et de comprendre la nature, est en partie responsable des fardeaux (endettement, conditions de travail, santé…) qu’il porte aujourd’hui.

Photo de Masanobu FukuokaA première vue, on pourrait se dire que c’est un délire de jardinier. C’est souvent ce que disent les agro-industriels qui prétendent qu’ils ont la planète à nourrir et que grâce à la mécanisation, aux pesticides, aux OGM, le monde va mieux. C’est le discours qu’il faut tenir si l’on veut faire passer le profit avant l’homme2. Mais lorsque Fukuoka explique que ses rendements sont similaires à ceux d’agriculteurs productivistes, en n’utilisant aucun intrant et en ne labourant pas la terre, ça force le respect et surtout on se sent un peu obligé de reconsidérer le modèle de production occidental actuel qui détruit les petites exploitations familiales. Au lieu d’exporter une agriculture productiviste hors de portée des pays pauvres (financièrement du moins), Fukuoka préconise de travailler sur un enrichissement naturel progressif des sols3.

En France, le non labour gagne du terrain et on estime que 34% des grandes cultures en 2006 ont été cultivées sans retournement préalable de la terre (source, Le monde du 7 février 2008, “La pratique du non-labour s’étend dans les campagnes françaises“).

On aura compris que l’agriculture naturelle, ou permaculture, va un pas plus loin que l’agriculture biologique puisque cette dernière proscrit seulement l’utilisation de pesticides. L’agriculture naturelle n’est pas seulement un mode de culture, c’est aussi une philosophie de vie.

Au passage, en agriculture biologique comme en agriculture naturelle, l’absence d’usage de pesticides (essentiellement composés de dérivés pétroliers) est une très bonne chose étant donnée la raréfaction de la ressources pétrolières. De fait, c’est aussi un moyen supplémentaire pour endiguer le réchauffement climatique.

Cette philosophie du non-agir est complètement en phase avec la simplicité volontaire, la recherche du “vivre mieux”. Cela dit, Fukuoka ne dit pas qu’il ne fait rien, simplement, il évite le travail inutile et agit en “collaboration” avec la nature.

La voie habituelle pour développer une méthode est de se demander “Et si on essayait ceci ?” ou “Et si on essayait cela ?” introduisant une variété de technique les unes après les autres. C’est l’agriculture moderne et son seul résultat est de rendre l’agriculteur plus occupé.

Ma voie fut opposée. J’aspirais à une manière de cultiver qui fasse plaisir, qui aboutisse à rendre le travail plus aisé et non pas plus dur. “Et si on ne faisait pas ceci ? Et si on ne faisait pas cela ? - telle était ma manière de penser.

 

En agriculture comme ailleurs, nous cherchons a réinventer ce que la nature a déjà créé. Et souvent, même si on se congratule de notre génie alors nous ne sommes que de bien médiocres faussaires. “La révolution d’un seul brin de paille” est une ode au respect de la nature alors que notre société actuelle veut que la nature nous respecte…

 

Pour en savoir plus

  1. L’agriculture naturelle est aussi connue sous le nom de permaculture qu’il ne faut cependant pas réduire à l’agriculture seule. On vous propose la lecture de cet article sur Naturavox en guise d’intro. []
  2. C’est d’autant plus vrai qu’aujourd’hui encore, les famines sont là. Par exemple, en Afrique subsaharienne, un homme sur 3 souffre de la faim… et ce n’est qu’un exemple []
  3. voir son interview Reverdir le désert dans la section en “Pour en savoir plus” []

5 Responses to “L’agriculture naturelle ou l’art du non-agir”

  1. mirzaon 05 mar 2008 at 17:28

    (c’est un HS, mais j’ai le droit, je connais un peu le sujet alors na ;-)

    Mais ça a tout tout tout changé par ici ! Ben c’est joli comme tout. J’aime beaucoup. Peut-être que ça remonte à un petit moment mais je n’ai pas regardé mes blogs favoris depuis tellement longtemps…

    :-)

  2. Eeundedon 05 mar 2008 at 21:53

    Très intéressant comme article. J’avais entendu parlé de Fukuoka, notamment dans le livre “Eloge de la simplicité volontaire” d’Hervé René-Martin. Je suis actuellement les principes du jardin en buttes de Jean-Marie Lespinasse, qui suit les bases établies par Fukuoka.
    Finalement, on devient tolérant avec les “adventices”. On les laisse pousser, fleurir et monter en graine des plantes ne sont pas si mauvaises que cela.

  3. Claire et Gregon 06 mar 2008 at 7:23

    Eeunded > On avait également découvert Fukuoka en lisant ce même livre de Hervé-René Martin. Ca nous a semblé tellement parlant qu’on c’est trouvé le bouquin aussi rapidement que possible. Et vraiment, aucun regret de l’avoir lu. C’est clair qu’ensuite on ne regarde plus les “mauvaises herbes” du même oeil.

    Mirza > Merci, en fait, on a changé ce WE, donc tu n’as pas raté grand chose ;-)

  4. Aniaon 06 mar 2008 at 9:17

    coucou Claire et Greg,
    je n’ai pas encore lu votre article en entier, je suis en train de faire un petit tour après une semaine sans le net avant de défaire les valises — pour voir qu’on est encore et toujours sur la même longueur d’ondes, “La révolution d’un seul brin de paille” étant mon livre de chevet actuel. *grand sourire*
    Moi je l’ai trouvé en fouillant sur amazon… C’est drôle, je n’ai pas encore lu de livre sur la simplicité volontaire, le concept m’étant si évident et logique d’après tout ce qu’ai trouvé sur le net que je m’étais dit que j’allais commencer par la vraie simplicité et ne pas m’acheter des livres en plus (si vous voyiez ma bibliothèque… j’ai trooop de bouquins!). Mais bon, peut-être j’en trouverai un jour par le troc via notre SEL ou à la bibliothèque.
    Ah oui, j’aime bien le nouveau site!

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